Témoignage à propos de Territoires de paroles

Je suis arrivée au Prospero au début du festival Territoires de paroles, avec le soleil qui commençait enfin à poindre, munie seulement de mon vague titre d’ambassadrice et de mon intention d’être « productive », idéalement d’une manière qui serait flagrante sur mon Instagram. Territoires de paroles m’a menée ailleurs et tant mieux.

Après avoir eu la chance d’assister à différentes répétitions, d’entendre Carmen Jolin, la directrice artistique et des metteurs en scène invités tels que Véronique Bellegarde et Roland Auzet s’exprimer sur ce que représentait pour eux Territoires de paroles, je me suis rappelée avec soulagement que l’art peut et doit même parfois être « inutile » et « improductif ». Ainsi, Territoires de paroles se distancie des notions de temps, de rendement et d’efficacité si décisives au théâtre : échéanciers, saisons, répétitions, carrières, tout se déroule dans une linéarité implacable et angoissante. Moi-même, en tant que future « travailleuse autonome », je dois constamment me battre contre l’impression d’être déjà en retard sur tout, sur mes amis déjà sur la scène, ayant déjà écrit une pièce, étant déjà UDA… etc.

Dans L’élégance du hérisson, Muriel Barbery disait « L’art c’est la vie sur un autre rythme ». Territoires de paroles c’était effectivement une autre cadence, qui se souciait moins de l’aboutissement des choses que de voir danser entre temps quelque chose de différent, d’inhabituel et de poétique.

Voir les étudiants de l’UQÀM et de l’École nationale à l’ouverture du festival explorer sur la scène les textes de l’auteur haïtien Guy Régis Jr. c’était un moment d’espoir pour mes collègues étudiants et moi où s’ensuivirent plusieurs high five, et peut-être même quelques chest bumps. Voir Roland Auzet répéter pour de Sang et de lumière de Laurent Gaudé avec Anna Beaupré Moulounda, Éric Robidoux et Paul Savoie, c’était un moment de pure excitation pour l’étudiante que je suis. Les observer prendre à pleine main la poésie, la travailler comme une matière consistante composée d’inconnu et de mémoire tout en déjouant habilement les exigences du par cœur m’ont fait comprendre ce à quoi préparent réellement les écoles de théâtre avec leur cours de lecture. Puis assister à Tragedy : A Tragedy et Extase et quotidien, qui fut pour moi un moment d’intense satisfaction : la joie de voir sortir hors de tout contexte les fabuleux jeux d’absurdes à propos de la fin du monde de l’auteur américain Will Eno et le « théâtre d’été allemand » de Rebekka Kricheldorf, pétillant d’une ironie franchement jouissive.

L’atelier d’écriture donné par Fabrice Melquiot m’a donnée, à moi et aux autres participants, la permission de créer dans le vrac et le désordre, sans finalité précise au milieu de plusieurs heures qui en ont paru durer une seule, de personnes d’horizons et d’ambitions différentes réunies dans la générosité la plus totale.

Les jeux littéraires dans lesquels nous a entrainés Fabrice ressemblaient un peu à ce qui se passait de si particulier dans le Prospero durant les deux semaines qu’aura duré l’expérience du festival. Dans une ambiance d’atelier se sont produites toutes sortes de petites choses merveilleuses. Des petites choses merveilleuses comme Sophie Desmarais qui trouve son texte de The One Dollar Story écrit par Melquiot dans son casque d’écoute, sur les feuilles posées sur le sol, sur son ordinateur et livre ainsi avec aisance une histoire aussi touchante que fascinante. Des petits instants de bonheur comme le bal littéraire où le texte n’est qu’un prélude sensuel à la danse, les spectateurs à l’écoute, le cœur encore palpitant des ébats de la dernière chanson. Des fragments de fascination comme Brise Marine, une pièce à découvrir en cassetête en déambulant d’un endroit à l’autre du théâtre.

Carmen disait dans son petit discours de clôture ne pas aimer le mot festival, et je crois comprendre pourquoi les évènements que j’ai vécu dans les dernières semaines s’ancrent mieux dans cette notion à la fois terriblement vague et concrète de « territoire ». En effet, comment parler de territoire quand on tente tant bien que mal, avec une bienveillance souvent maladroite, de décoloniser toutes les racines qui nous font tenir ? Peut-être commençons-nous à réaliser que le terme de territoire n’est plus celui de la possession et de l’appartenance, mais de l’humilité, de l’ignorance salutaire qui invite à la vraie découverte. Un territoire différent, dans la matérialité disparate et complexe des choses, qui fuit le rendement imposé par le temps humain. Un territoire qui nous rappelle qu’on ne le possède pas, que l’on traverse comme il nous traverse, si l’on se donne la peine rien qu’un instant de ne plus mesurer les distances et d’écouter le rythme de nos pas qui alors, soudainement, dansent.

 

Virginie Daigle

Mai 2019